Ce à quoi j’ai envie de répondre: Bullshit. Et
je suis polie, putain.
Ceci (n’)est (qu’)un témoignage de plus sur le
sujet, mais, vois-tu, Poiscaille, il me tient à cœur. Et à cri. Il est temps que
tout ceci soit dit et partagé.
Pourquoi je garde pas ça pour moi et le cabinet
de mon psy ? Bon, déjà, j’ai pas la force de payer la blinde (et mon compte en
banque non plus d’ailleurs) pour essayer de digérer les crasses qu’on m’a fait
subir. Et, vu que de tout temps j’ai été une asociale inadaptée à son
environnement, autant garder les bonnes habitudes. Je vois pas pourquoi je
changerais ma façon d’être moi. Enfin, il est temps que je crache ce foutu morceau.
PASSÉ
Je suis la troisième née dans une famille de 5
enfants. Père absent depuis mes 4 ans (enfin, pas si absent, il a juste
déménagé pour se mettre en ménage à 5 maisons de la nôtre avec une autre femme), mère célibataire
qui galère. Il y a beaucoup d’années d’écart entre mes aînés (ce qui n’a pas
joué en notre faveur pour nous rapprocher), et mes cadets sont jumeaux. De
base, déjà, j’étais isolée.
Rêveuse, complètement tarte, je préférais les
bouquins aux vraies personnes. Socialement, j’étais – et suis toujours – une
quiche. Il me suffisait d’être dans un groupe de personnes normalement
constituées pour que j’aie envie de m’en séparer. Quitte à mettre des barrières
de manière totalement inadaptée. Je n’étais pas comme eux, et ils allaient très
vite le savoir. Donc, autant prendre les devants...
J’étais en primaire quand le harcèlement
scolaire a commencé. Insultes, brimades, destructions de goûter, tout était bon
pour les élèves de 3 et 4 ème pour m’en faire baver. Ça a duré plus ou moins
jusqu’à la fin de ma scolarité dans cette école. 3 ans donc. Ils avaient leurs
petits surnoms favoris et rivalisaient d’ingéniosité pour me faire sentir que
je n’aurais jamais dû exister. Je me rappellerai toujours du moment où, tous
rassemblés, ils m’ont fait venir pour me mettre un bonnet d’âne confectionné
par leurs soins. Ou du jour où ils ont eu l’idée de faire une pétition “contre”
moi. Heureusement, cette pétition a suffisamment scandalisé d’autres
élèves, qui ont fait une pétition “pour” moi...
Les adultes, dans tout ça ? Je ne sais même pas
s’ils étaient au courant, et pourtant dans une école de 100 élèves ça paraît
difficile à croire. Mais la pédagogie Freinet est pleine de mystères...
J’avais pas 9 ans quand j’ai fait ma première
tentative de suicide, et c’était à l’école.
Je me suis assise sur le rebord de la fenêtre des chiottes,
regardé le sol 3 étages plus bas, et imaginé ce qui se passerait si je sautais.
La fenêtre donnait sur l’arrière de la cour de récré, mais ça n’a pas empêché
des élèves de me remarquer. En moins de 10 minutes, j’avais à mes pieds une
masse de petits connards scandant “saute !”.
J’étais tétanisée, incapable de leur donner cette joie, mais incapable
de reculer. C’est finalement un autre élève qui m’a sortie de là. Les profs ?
Je ne me rappelle pas en avoir vu un seul ce jour-là. Et par la suite, tout le
monde a fait comme s’il ne s’était rien passé. Je crois que ma mère n’en a
jamais rien su...
Quand je suis passée en secondaire, le premier
jour de classe a été splendide. Surtout pour ma voisine de table. Je crois qu’elle a senti que j’étais
potentiellement faible, et n’a pas hésité une seconde à attaquer la première. Y’avait
un trou dans la table, tellement énorme et poli par les ans que c’était pas
possible de voir ça autrement. Mais elle m’a quand même accusée de l’avoir
fait. Comme ça. C’était peut-être rien, mais le mal était fait. J’étais
cataloguée Couarde, et leurs esprits étroits l’ont très vite imprimé. Pour mon plus grand malheur, une des élèves
était une camarade de classe de primaire. Mes exploits passés sont donc très
vite remontés à la surface. Et tout a recommencé.
Insultes. Arrachage de vêtements. Traces de bic
dans le cou. Médisances et mensonges. Rumeurs. Déchets dans les capuches de mes
pulls. Déchets dans mes affaires. Déchets dans ma tête. Pour eux, j’étais un
déchet vivant ; ils m’ont jetée à la poubelle, littéralement.
Après un an, même les classes supérieures me
connaissaient, car ils avaient entendu parler de “la débile”. Ça a duré 4 ans.
Quatre années de brimades quasi constantes, causées par un petit groupe d’ados
mal dans leur peau, et une myriade de spectateurs.
Avec le temps pourtant, mon harcèlement a perdu de la force. Je n’étais plus qu’un jeu amusant de temps en temps. Comparé
aux autres années, c’était limite supportable. Malheureusement, mes résultats
scolaires n’étaient pas bons, surtout en maths, et j’ai dû redoubler.
J’étais dévastée. J’avais enfin réussi à
“m’intégrer” dans cette classe, et il fallait tout recommencer. Déprimée de me retrouver dans une nouvelle classe pleine de gens que je ne connaissais pas, j’ai
eu le malheur de noter mes états d’âmes sur un bout de papier, gardé dans ma
trousse. Un des élèves l’a trouvé, et l’a lu. Et aucun d'eux n’a trouvé sympathique ma
manière de les traiter de larves à peine écloses.
Cette année-là, j’ai eu deux
chances.
Avec l’épisode des larves, les élèves ont voulu
me faire une “surprise” avec des trucs écrits au tableau, entre autres. Mais
une fille les a engueulés et les a fait effacer leurs merdes (comme quoi, c’est
possible).
Seconde “chance”, un autre inadapté est arrivé
après moi. Petit et maladif, un peu couillon, il venait d’une école à uniforme.
Et l’uniforme, à Decroly, ça passe mal. Les autres ne l’ont pas raté. Heureuse
d’avoir un répit, et voulant le garder, je n’ai pas vraiment été tendre avec
lui. Sans aller jusqu’aux crasses que les autres lui faisaient – dont lui
balancer des chaises à la gueule, je rigole pas ! – je ne l’ai pas aidé non
plus. J’avais trop peur d’être à nouveau une cible.
Si les élèves de ma nouvelle classe ont assez
vite lâché l’affaire me concernant, j’ai eu plus d’emmerdes à cause des cours
de sport. Les cours n’étant pas mixtes, on était deux classes mélangées. Mes
emmerdes sont venues des filles de l’autre classe.
Dans cette classe, ils avaient des habitudes
bizarres, mais teeeellement cools, genre dire “oooOrphée” tout haut n’importe
quand (sentez l’ondulation sur le O, c’est important). Mais, évidemment,
c’était moi et mes comportements étranges qui ont attiré l’attention de ces
andouilles. Du coup, les heures de sport ont été plus que pénibles, à coup de
head shots au ballon prisonnier, de laissée pour compte en faisant les équipes,
sans compter les insultes et brimades, of course.
Cette fois, l’école n’est pas restée inactive.
Sur ces 5 ans, il y a eu des conseils de classe, des réunions de parents, même
un psy a été dépêché à cause de moi et de l’autre malheureux. Pour un résultat
plus que discutable, certes, mais au moins il y a eu une réaction de la part du
corps enseignant. D'un autre côté, déjà t’as la honte de savoir qu’une classe entière déblatère
sur “ton cas” (on me disait gentiment d’aller me balader dans l’école en
attendant), mais en plus les belles résolutions des ados tenaient 3 jours. Je
le sais, j’ai compté.
Dans cette classe, mon “intégration” n’a duré
que deux ans. Pour la simple raison que, en rhéto, l’école ne pouvait accueillir que 3 classes et pas 4. C’est la nôtre qui a été splitée, pour mon
plus grand bonheur... (Oui, c’est ironique.) Ces deux ans ont été “positifs”,
dans le sens où, dans ma propre classe, j’avais fini par me faire une petite
place plus rapidement qu'avant. Mais je restais une inadaptée malvenue ; même des membres de ma propre
famille avaient honte de moi. Je crois que c’est toujours le cas d’ailleurs,
même s’ils sont trop adultes pour le dire...
En rhéto, j’ai “recommencé” à déprimer
(comprendre : je broyais du noir plus fortement que d’habitude). L’angoisse du Que vais-je faire de ma vie associée au
reste m’a laminée. Je me taillais le poignet avec une paire de ciseaux en
classe, que je cachais avec un bandana noir. Quand j’ai enfin décidé de le
montrer à ma mère, sa réaction a été : “Oh, arrête avec ces bêtises !”. Je
sombrai, une fois encore.
J’étais trop marquée par tout ce que j’avais
vécu auparavant. Le jour des mes 18 ans, je me suis coulé un bain, ai mis de la
musique, préparé mon journal bien en vue, et pris un couteau. Je me suis loupée
sur toute la ligne : le bain était trop chaud, le couteau n’entamait pas ma
peau. Encore un appel à l’aide loupé, ignoré de tous.
Après Noël, j’ai commencé à discuter avec une
fille de ma classe. Elle m’a invitée à une sortie à la campagne, avec d’autres
potes à elle. D’autres laissés pour compte, blessés par la vie, par les gens. J’ai
assez rapidement intégré cette bande. C’était la première fois que j’avais des
amis.
Ces amis sont devenus ma seconde famille. Même
après l’obtention de notre diplôme pour certains, nous sommes restés en contact
étroit.
Ce qui m’amène au
PRÉSENT
Aujourd’hui, ma confiance en moi est tellement
rabotée qu’elle est presque inexistante. Pendant longtemps, j’ai été incapable
de gérer un conflit, incapable d’affronter l’autre. Diverses rencontres m’ont
fait évoluer dans la bonne direction, et je prends sur moi pour gérer mes
lacunes, mes peurs et mes angoisses de ce point de vue. Je me rebelle, petit à
petit. Je compense par un comportement choc, genre “regarde comme je suis sûre
de moi” ou bien “regarde comme je suis dingue, fuis-moi!”. Ça marche, parfois
trop bien.
Aujourd’hui, je suis toujours considérée comme
“la spéciale” de la famille. Celle qu’on n’ose pas trop inviter, de peur que je
sois trop inconvenante. Ça m’a fait très mal, mais j’ai pris petit à petit mes
distances. Je n’essaie plus de faire semblant d’être quelqu’un de “normal”. A
quoi bon ? Je suis cataloguée. Cette étiquette n’a pas que des désavantages, je
fais un peu ce qui me chante, et vu que tout le monde se doute que je vais
faire un truc socialement (très) désapprouvé, ça me laisse du champ
libre. Faut dire aussi que j’aime la choque, et c’est pas super bien vécu par
tous, que ce soit la famille proche ou éloignée.
Aujourd’hui, je suis mariée à un homme aimant
(même si peu romantique) et adorable. Il sait tout de moi, et m’a acceptée
comme je suis, avec mes foutus bagages. Moi qui pleurais chaque soir en pensant
que j’allais finir seule et que personne ne m’aimerait jamais, voilà une belle
revanche. Enfin, elle serait vraiment belle si j’arrivais vraiment à y croire.
J’ai toujours des doutes, des moments de déprime, des moments noirs. La mort
est toujours une seconde compagne, qui me rend visite de temps en temps et me
fait broyer du noir. Je n’en suis plus à essayer d’attenter à mes jours, je ne
fais plus qu’y penser, par moments.
Aujourd’hui, mes amis sont devenus ma famille.
Pas une seconde famille, MA famille. Certains ont été mes témoins de mariage. On s’est un
peu dispersés dans l’espace et le temps mais, même si on se voit pas si souvent
qu’on le voudrait, ce sont des gens sur qui je peux compter, qui seront toujours
là pour moi, et je leur rendrai la pareille sans hésiter une seconde.
Aujourd’hui, j’ai rencontré deux jeunes
fantastiques, qui sont devenus mes enfants adoptifs (fiston, si tu me lis,
j’aimerais de tes news, ça manque!). Je les considère comme s’ils étaient ma
chair et mon sang. Quoi de plus normal, quand on se reconstitue une famille ?
C’est encore assez neuf, et j’en reviens pas de voir cette magnifique et
talentueuse jeune femme qui m’appelle “maman”. A chaque fois, c’est un coup au
cœur, dans le bon sens. Je vous jure, celui qui touche à mes gosses, il va
voir sa gueule...
Aujourd’hui, j’aime DES gens, pas LES gens. Une
manière de me protéger, c’est clair. Quand je vois tous ces connards qui
déambulent, j’ai du mal à ne pas les mépriser. Je suis une élitiste
condescendante qui s’assume (pas). Au fond de moi, je suis toujours une quiche,
et j’aurai tendance à vous donner ma culotte même si vous êtes habillé. Je suis
trop gentille, je donne trop, et mon cœur couturé supporte mal les attaques.
Je me remets toujours en question, je fais trop attention aux autres. Je surveille toujours que personne n'est abandonné, oublié. J’oscille entre amour et haine, au gré des heures et des rencontres... J’ai
peur qu’on me déteste, et le regard des autres est une plaie dont je n’arrive
pas à me défaire.
Aujourd'hui, tout n'est pas noir non plus. Ces épreuves m'ont fait grandir, et même si je ne dirai jamais merci à ces gens, je suis à présent une femme taillée dans un roc. Je suis pleine d'entailles, j'ai souvent plié, mais jamais je ne romprai. Ma volonté de fer (sauf pour faire du sport), je la cultive, et un jour peut-être, j'arriverai à surmonter les fantômes du passé. Rien ne m'enlèvera ma capacité d'aimer et d'être aimée. En tout cas pas longtemps.
Aujourd’hui, je rendrais riche un mauvais psy –
et un bon aussi à mon avis. Ayant vu des proches faire des thérapies sur 10 ans
pour peanuts, cette aventure ne me tente pas du tout. Je préfère réfléchir de
mon côté. Bon, c’est pas très efficace comme méthode, et il arrive que je doive
affronter des crises d’angoisse avec les moyens du bord. Je ne suis qu’au début
d’un long chemin, et je me tâte encore pour savoir si j’ai envie de le
parcourir. A voir dans le..
FUTUR ANTÉRIEUR
Comme dit plus haut, thérapie ou non,
franchement, je sais pas trop. Mon psy de mari (ouais, j’ai fait fort. Nous
nous sommes trouvés, ha. ha.) voudrait que j’en fasse une avant qu’on aie des
gosses. Ce serait bien, ouais. Mais vu comme je hais le monde et les gens,
l’envie de me reproduire me taraude de moins en moins. Faire un gosse, pour
qu’il vive potentiellement toutes les merdes par lesquelles je suis passées ?
Je suis peut-être maso, mais je souhaite ça à personne.
Enfin, si. Je le souhaite pour mes harceleurs et spectateurs.
Pour ceux qui m’ont fait vivre un enfer, simplement parce qu’ils étaient mal
dans leur peau, ou simplement morts d’ennui. J’aimerais les voir souffrir comme
j’ai souffert, j’aimerais les voir rater leur vie tout comme ils m’ont fait
rater la mienne.
C’est peut-être nul comme final, j’en suis consciente.
Mais la colère est tout ce qu’il me reste de ces années perdues. J’ai 30 ans
maintenant, plus de 10 ans ont passé, et pourtant ça me hantera toujours, plus
ou moins fortement. Il y a toujours des rechutes. La vie n’est pas un long
fleuve tranquille.
Par hasard, j’ai été en contact mail avec un de
mes anciens principaux tortionnaires. Il m’a envoyé des excuses. J’avais
répondu de manière assez sèche, avant de me torturer en me disant que j’avais
pas été très sympa (encore ce foutu besoin qu'on m'aime malgré tout). Ce n’est qu’en voyant la vidéo de Shane Koyczan que je me
suis rappelée à quel point j’avais souffert, et à quel point de simples excuses
ne sont pas suffisantes. Quand j’imagine ces gens qui ont participé (activement
ou passivement) à mon calvaire, j’ai qu’une envie : leur coller un gros poing
américain dans la face, et qu’ils en crachent toutes leurs dents. Si vous me
reconnaissez, prenez-en note. Je me suis mise au tricot, et les aiguilles font
40 cm de long. Beware.
EDIT 12/02/2019
Au cas où, voici les noms de mes harceuleur-euses et de certain.e.s spectateur-ices :
Yannick Pringels
Marie van Kessel
Claire Tihon
Woog Laetitia
Marine Vincent
Vincent Pasque
Ophélie De Clercq
Collin Ermans
Sandra Rudenski
Si vous les croisez à Bruxelles, faites gaffe.
Pour finir, j’aimerais dire que le harcèlement
scolaire n’est pas une fatalité. On peut le combattre, qu’on soit victime,
bourreau ou spectateur. Il n’y a pas de petite violence. Il n’y a pas de petite
conséquence. Ceux qui torturent quelqu’un en se disant que ce n’est qu’un jeu
devraient être repris en main immédiatement, car ce n’est pas un comportement
normal.
Je suis encore sur le CUL d’avoir lu ça dans un
témoignage sur MadmoiZelle. Comment peut-on faire du mal à ce point sans s’en
rendre compte ??? Ça me dépasse complètement ! Quand j'imagine mes tortionnaires et leurs spectateurs, vivant leur vie sans souci, alors qu'ils ont marqué la mienne au fer rouge, ça me rend dingue. Je n'ose même pas les imaginer se dire que, tiens, au fait, c'était vraiment méchant, ce qu'ils m'ont fait ? Ça crevait pourtant les yeux.
Certes, certains harceleurs se rendent compte des conséquences de leurs actes, parfois ils se repentent. Moi, personnellement, j'ai pas encore vraiment vu la queue d'un (ou à moitié, on va dire). Celles et ceux qui ont témoigné sur le site (parfois à visage "découvert") ont du mérite, oui. Ça mérite du respect, pourquoi pas. Mais ça n'enlève pas le fait que, à cause de leurs choix/sensibilité/autres, ils ont blessé des gens qui, parfois, ne s'en relèvent jamais.
Il
est possible que la personne harcelée s’en sorte seule, mais c’est rarement le
cas. Quand l’estime de soi est complètement détruite, n’allez pas en plus
demander qu’on s’en sorte seul. Nous sommes tous responsables, et nous avons
tous le devoir d’agir dans le bon sens.
N’attendez pas 10 ans.
Sarah D.